« Quelle connerie la guerre ! »

Non contente de faire de quasiment chacune des journées de son calendrier la journée mondiale de quelque chose (amitié, bonheur, gentillesse, droit d’auteur, liberté de la presse…), notre époque a également la commémoration inflationnaire. Et encore, on nous en épargne beaucoup. Cette année, comme chaque année, les occasions seraient si nombreuses – fondation du Mont-Saint-Michel (966), arrivée de Léonard de Vinci en France (1516), mort de Diane de Poitiers et de Nostradamus (1566), mort d’Anne d’Autriche et de François Mansart (1666), naufrage de La Méduse et invention du stéthoscope par Laënnec (1816), découverte du site de Solutré et naissance de Kandinsky (1866), etc. – que l’on ne ferait plus que ça ! Alors on, c’est-à-dire pour les célébrations nationales le Haut comité desdites, hiérarchise pour aboutir à une liste soumise au ministre de la Culture qui tranche.
Cela étant, à défaut d’être tous retenus, les événements dont ceux que je citais précédemment n’en ont pas moins réussi à échapper aux oubliettes pour ne pas dire aux culs-de-basse-fosse de l’Histoire, où moisissent entre autres les cohortes de tous ceux qui occupèrent un temps le devant de la scène, firent trois petits tours et s’en allèrent emportant avec eux jusqu’au souvenir de leur existence.

 

Il est des commémorations dont on se passerait bien au sens où l’humanité, elle, se serait bien passée des chapitres écrits en lettres de sang dans le livre de la grande Histoire auxquels elles renvoient.
La Première Guerre mondiale en fait partie. Selon le ministère de la Défense, elle a coûté la vie à 1 395 000 militaires auxquels il convient d’ajouter les pertes civiles (300 000 d’après Wikipédia) et les blessés militaires (4 266 000 toujours d’après Wikipédia). Quant à ceux qui n’ont miraculeusement pas croisé la route de la Grande Faucheuse et sont revenus sans une égratignure, ils n’étaient indemnes que physiquement.
Bref, la plupart des familles françaises comptent dans les branches de leur arbre généalogique, au moins un “mort pour la France“, un ancien combattant et/ou une “gueule cassée“.

Pour les gens de ma génération (1964), dont les grands-parents sont nés un peu avant, pendant ou juste après la guerre, 14-18 n’a donc pas été seulement un sujet au programme d’histoire de terminale. Ainsi, l’un des frères aînés de mon grand-père paternel est-il « mort à l’ennemi » non loin de Verdun en avril 1916. Né en septembre 1896, il n’avait pas 20 ans… J’ai pu retrouver sa fiche grâce au moteur de recherche prévu à cet effet sur le site du ministère de la Défense (Mémoire des hommes). Je me souviens encore de l’émotion qui nous avait tous étreints lorsque nous eûmes entre les mains son livret militaire taché de sang, ce sang qui comme le chante Jean Ferrat dans Nuit et Brouillard « sèche vite en entrant dans l’histoire ».
Comment oublier par ailleurs l’ossuaire de Douaumont visité par une belle journée d’été et cette plaine où le vent ne faisait pas onduler des épis de blé mais gémissait entre des rangées de croix blanches parfaitement alignées et se succédant jusqu’à l’horizon ?


Me sentant comme investie du fameux “devoir de mémoire“, auquel nombre d'historiens préfèrent du reste l'expression, moins galvaudée, de “travail de mémoire“ et ne voulant pas me contenter des souvenirs de mes cours d’histoire d’antan, j’ai regardé plusieurs des reportages consacrés à l’occasion du centenaire par les chaînes de télévision françaises et allemandes à la bataille de Verdun. Les images qu’elles aient été filmées dans l’un ou l’autre camp sont les mêmes, la souffrance et la mort n’ayant pas de nationalité. J’ai lu en outre depuis 2014 différents ouvrages sur celle qui ne fut malheureusement pas la “der des ders“ découvrant par exemple l’aspect mondial de 14-18, juste effleuré voire escamoté à l’époque par mes enseignants.

Mon naturel franco-allemand revenant toujours au triple galop, je viens de lire et souhaite signaler un livre – merci Fred ! – écrit conjointement par un historien français, Antoine Prost, et un historien allemand, Gerd Krumeich, et intitulé tout simplement Verdun 1916 (Taillandier).
Au-delà du récit des combats – sur les cartes permettant de suivre l’évolution de la ligne de front, j’ai pu en particulier localiser la zone dans laquelle mon grand-oncle a trouvé la mort – et de la mise en miroir des stratégies des belligérants (première partie), les deux auteurs se penchent (deuxième partie) sur le vécu des soldats et sont parvenus à trouver le ton juste entre objectivité historique et pathos. Dans la troisième et dernière partie absolument passionnante, ils présentent la signification revêtue par Verdun de part et d’autre du Rhin durant la bataille, à l’issue de la guerre et depuis. Prost et Krumeich ont surtout, ce qui n’est pas leur moindre mérite, évité l’écueil qui aurait consisté à faire de Verdun 1916, un livre de et pour spécialistes.
Pour en savoir plus, se reporter également à l’interview parue dans L’Express N° 3366 du 6 janvier 2016 (Verdun, l' “hyperbataille“).
Mais le moment est venu de conclure, soin que je laisse volontiers et humblement à Jacques Prévert :

« … Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant… »
(in Paroles)

Marie-Odile Buchschmid
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