Le Covid-19 aura-t-il raison de la bise ?

Rencontre virtuelle

Au commencement étaient Aristote1 et sa citation : « l’homme est par nature un animal politique », dans laquelle l’adjectif "politique" étant à prendre au sens étymologique (polis = la cité en grec), il est question de l’être humain en tant que membre d’une communauté, en tant qu’être social. Formulé en ces termes, le postulat du philosophe entre de suite en résonance avec ce que nous vivons actuellement. La meilleure illustration en est qu’une fois rempli ses placards de papier toilette, conserves et autres kilos de farine, pâtes, riz et sucre, l’être humain confiné se préoccupe avant tout de la continuation de sa vie sociale… moins par d’autres moyens qu’en poussant les moyens habituels jusqu’à leur paroxysme. Ainsi le temps passé devant les écrans croît-il en ce moment, à l’instar du nombre des victimes du Covid-19, de façon exponentielle. Cela va du cours de sport à l’apéro entre copains, aussi virtuels l’un que l’autre et aux effets que l’on espère plus réels pour le premier que pour le second, en passant par la téléconsultation psy, la séance de coaching, le webinaire...

 

Les trésors d’imagination déployés pour maintenir le lien social montrent, s’il en était besoin, que nous ne pouvons nous passer d’autrui qui est, rappelons-le la condition sine qua non de notre survie tant physiologiquement que cognitivement. Comme le disait Erasme2, « on ne naît pas homme, on le devient » et le catalyseur de ce processus est l’autre. Or, comme il est quand même souvent à l’origine de nos problèmes – nous avons tous été d’accord à un moment ou à un autre avec la formule de Sartre : « l’enfer, c’est les autres »3 ?! – il est indispensable de trouver un modus vivendi nous permettant à l’un et à l’autre de faire aussi correctement que possible notre métier d’homme ! D’où les règles, variables d’une culture à l’autre, qui régissent la vie en société, ou encore l’éducation.

Quiconque a élevé un enfant sait combien il en coûte d’énergie pour le faire "renoncer à la satisfaction immédiate de ses désirs" ou pour faire entrer dans sa petite tête blonde, brune ou rousse les codes du vivre ensemble. Moi qui suis, comme tout un chacun, un ancien enfant et ai été socialisée à la française, je sais aujourd’hui encore parfaitement combien je détestais « dire bonjour à la dame ou au monsieur » que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Et faire la bise à une vieille tante avec du poil au menton ou, au cœur de l’été, voir et surtout sentir une face rougeaude et luisante de transpiration se rapprocher de ma joue pour y claquer une bise sonore et mouillée – dont mon premier réflexe était d’effacer la trace – n’était pas non plus ma tasse de thé !

Personne n’a oublié la réaction d’Angela Merkel lorsque Nicolas Sarkozy l’a embrassée la première fois comme du bon pain ? Originaire d’une sphère culturelle dans laquelle la bise en guise de salutation n’est pas usuelle4, la chancelière allemande a alors fait montre de la même réticence mi-insécurisée, mi-choquée que le p’tit bout’chou français qui n’a pas encore intégré ce rite, signe de respect et de reconnaissance réciproques et dont la fonction est d’initier ou de clore une interaction. Ces codes, rites ou rituels, nous les assimilons tellement bien qu’ils nous deviennent une deuxième "nature". Nous les pratiquons sans plus nous en rendre compte ni les remettre en question jusqu’au jour où un grain de sable comme le Covid-19 vient gripper l’engrenage de nos interactions sociales et où l’on nous impose des "relations sociales distanciées", une expression qui est en soi une contradiction dans les termes : une interaction implique justement de se rapprocher – plus ou moins selon les cultures là encore !

Vous avez sans doute déjà ressenti cette sensation de flottement qui surgit quand vous vous apprêtez à faire la bise à quelqu’un qui, de la barrière de ses mains, interrompt votre tentative de rapprochement et explique qu’il est enrhumé et qu’il vaut mieux, pour votre bien et sa conscience, renoncer à se faire la bise ? Avez-vous remarqué que l’échange qui suit avec cette personne s’engage plus malaisément que lorsqu’il a été précédé d’une poignée de main ou d’une bise ? Eh oui, il manque une étape. Aussi n’est-il pas surprenant que lorsque, comme ce fut le cas avant que le confinement ne réglât définitivement la question, les rituels d’accès sont fortement déconseillés et cela, à l’échelle d’une société, les membres de cette dernière optent bientôt pour une gestuelle de remplacement : la salutation coude contre coude, le petit coup de pied amical…

Mais que se passera-t-il après ? Reviendrons-nous, une fois "déconfinés" et comme s’il ne s’était rien passé, à nos rituels antérieurs ? La durée de la période pendant laquelle nous en aurons été privés est évidemment déterminante : plus elle aura été courte et plus nous renouerons vite avec nos comportements d’avant. Cela étant, j’ai la sensation que la première bise sera précédée d’une presque imperceptible hésitation voire déclenchera chez certains destinataires une réaction similaire à celle de Merkel face à Sarkozy !

1 Philosophe grec né en 384 et mort en 322 av. J.-C., disciple de Platon et précepteur d’Alexandre le Grand, Aristote est également le fondateur en –335 du Lycée (de Lukeion, quartier d’Athènes), école dite péripatéticienne parce que son créateur avait pour habitude d’enseigner en se promenant. D’où le substantif de "péripatéticiennes" dont on désigne les prostituées qui, elles aussi, travaillent en marchant. La citation est issue de La Politique, ouvrage dans lequel Aristote s’attache à étudier les différentes questions que pose la vie d’une cité-Etat (source : Wikipédia).

2 Didier Erasme (1469-1536), humaniste hollandais, auteur en 1519 d’un traité d’éducation De pueris instituendis (Comment éduquer les enfants ?)

3 Qui, mieux que Sartre lui-même, pour expliciter cette phrase prononcée à la fin de sa pièce Huis clos  : « on a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont — nous ont donnés — de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres ; ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. » (Source : enregistrement phonographique de Sartre en préambule à Huis clos).

4 cf. http://www.slate.fr/lien/42493/allemagne-bise-aspect-erotique

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